Retour sur les précédentes éditions

Focus 2026 : Être une femme artiste aujourd’hui

En 2025, 62% des artistes participants aux Journées des Ateliers d’Artistes d’Occitanie étaient des femmes. Si la pulsion artistique est universelle, la pratique professionnelle est longtemps restée le bastion des hommes [1].. Après avoir œuvré dans l’ombre pendant des siècles, les femmes réinvestissent massivement le monde de l’art, témoignant d’une féminisation récente et croissante de la population artistique.

Selon l’enquête menée par le réseau Air de Midi, les femmes représentent aujourd’hui 52% des artistes d’Occitanie, et même 68% chez les moins de 30 ans… mais elles ne sont plus que 40% à être exposées dans les Frac et centres d’art en 2025 [2] ! Stigmates de la maternité, accès plus difficile aux réseaux et institutions, art taxé de féminin et stéréotypes de genre qui pèsent sur l’évaluation de leur talent… malgré la féminisation de la pratique, ce phénomène illustre la persistance des difficultés à faire reconnaître leur travail à égalité avec celui des hommes.

Aujourd’hui, des initiatives émergent pour accompagner la transformation structurelle du monde de l’art. Ainsi, la Région Occitanie a instauré le principe d’éga conditionnalité dans ses dispositifs de soutien à l’art contemporain, afin d’encourager les structures à respecter la parité dans leur programmation. De notre côté, nous vous proposons un dossier 100% féminin à travers des portraits de créatrices de générations différentes, dont les pratiques diverses invitent à réfléchir à ce qu’est être une femme artiste aujourd’hui.

Virginie Loze, Toulouse (31)

Virginie Loze créé au moyen du dessin et de la peinture un univers drôle, subversif et énigmatique, à travers lequel elle révèle les menaces qui pèsent sur l’individu et sur son intégrité. Elle est l’auteur de l’affiche des JAA 2026, réalisée en collaboration avec les graphistes de Bureau indépendant : ils ont imaginé un visuel impactant représentant un œil surpris et passionné comme peut l’être la découverte des innombrables univers artistiques lors de ces portes ouvertes, les flèches invitant à prendre la direction des ateliers repartis sur le territoire. Le public pourra découvrir son lieu de création situé au bord du lac de la Reynerie, un atelier peuplé d’images-rêves aux couleurs luminescentes.

Marine Semeria, Grenade-sur-Garonne (31)

En 2019, Marine Semeria et Camille Bes fondent Le Parti, lieu labellisé AFA (atelier de fabrique artistique). Mise à disposition d’ateliers (sérigraphie, céramique, menuiserie), accompagnement à la production, prestations de fabrication, ateliers pour les publics, résidences, éditions d’art… le Parti repose sur un modèle économique permettant de combiner fonds propres, rémunération des artistes et pratique artistique au sein d’un environnement stimulant. « Au Parti, on fait le choix de prioriser les minorités, mais aussi les femmes artistes, moins représentées. En tant que maman, je n’ai pas eu de pratique artistique pendant 3 ans. Ici, on accueille volontiers les mamans solo ». Marine Semeria y poursuit sa pratique de plasticienne et sérigraphe. En duo depuis deux ans avec l’artiste et graphiste Bianca Million-Devigne, elles développent une pratique à la croisée de l’art et du design, allant de projets artistiques libres à la conception d’objets-outils comme récemment un dispositif de médiation pour le LMAC (laboratoire de médiation à l’art contemporain).

Marion Mounic, Sète (34)

Cuisine, atelier du potier, hammam… à l’occasion de résidences, au Maroc notamment, Marion Mounic investit les micro-territoires et les interstices du quotidien pour explorer les cultures du pourtour méditerranéen et aborder des questions d’ordre économique, socio-culturel ou géopolitique. A travers installations et performances, elle met en scène des objets usuels – cocottes-minutes, parasols, emballages alimentaires… - souvent issus de l’univers de la cuisine, lieu de pouvoir des femmes, de résistance et de sororité. Elle accueillera le public dans son nouvel atelier, dans une ancienne cour d’école, entre objets récupérés, pièces en cours et œuvres déjà produites.

Dove Perspicacius, Vilias (48)

Dove Perspicacius fabrique des ex-votos sur commande, pour protéger, demander, remercier, célébrer… Elle recueille les histoires, les pensées et les vœux pour les traduire en images grâce aux symboles : ils prennent la forme de peintures, céramiques ou tableaux brodés. Pour la première fois, elle accueille le public dans son atelier, l’ancienne boucherie du village, qu’elle partage avec la céramiste Cristine Bath. Le public pourra y découvrir ses ex-votos, mais aussi d’autres facettes de sa pratique où la céramique conserve une place de choix, à l’image de ses dernières expérimentations avec de la vase de rivière.

Anouk Glorieux, Montpellier (34)

JAEDL – pour Jeunes Artistes en Etats Des Lieux – a été créé en 2024 par Daphné Royant, Anouk Glorieux, Clothilde Venot et Anouk Girard, jeunes diplômées d’écoles d’art (ESBA – Mo.Co, ENSAV – La Cambre). Le collectif s’est donné pour mission d’investir des lieux vacants, en transition, tels que d’anciens locaux commerciaux, pour y organiser des évènements partagés entre espace d’exposition et espace de vente éphémère : une occupation à double emploi qui permet de valoriser la pratique des jeunes artistes tout en dégageant des bénéfices. Anouk Glorieux ouvre les portes de son atelier, situé près du Carré Sainte-Anne, qui fut le premier espace de travail des quatre amies, et qu’elle partage aujourd’hui avec d’autres artistes.

Giulia Zanvit, La Grand Combe (30)

Giulia Zanvit entretient avec les choses de la nature un rapport d’altérité, hérité de son enfance passée dans un mas au cœur de la forêt. Inspirée par les notions de cycle, d’équilibre et de soin, elle prélève et assemble branches, feuillages et autres matériaux naturels, utilise l’air, l’eau, le soleil pour développer une pratique pluridisciplinaire, entre techniques artisanales ancestrales et gestes expérimentaux. Progressivement, sa démarche artistique s’est alignée à son éthique de vie : acheter peu, bannir autant que possible l’électricité et la pétrochimie, poétiser la sobriété. Elle présentera ses œuvres dans son atelier, situé dans le tiers-lieu la Combine.

Anaïs Duplan, Saint-Antonin-Noble-Val (12)

Anaïs Duplan aborde la technique ancestrale du tissage d’un point de vue résolument contemporain : elle réalise au métier à tisser des surfaces textiles qu’elle retravaille en volume, bas-reliefs, sculptures ou installations. Inspirée par la tectonique des plaques, le mouvement des vagues, le souffle du vent, elle envisage sa pratique comme un empilement de strates qui laisse entrevoir le passage du temps. Dans son atelier situé dans un tiers-lieu, le baZart, au milieu des métiers à tisser et des fils colorés, le public pourra découvrir son travail, des pièces de toutes dimensions exécutées en fil de soie, de lin ou crin de cheval, une fibre qu’elle affectionne particulièrement.

Anne Deguelle, Saint-André-de-Najac (12)

Née en 1943, aujourd’hui représentée dans de nombreuses collections publiques, Anne Deguelle mixe les médiums pour déployer son œuvre foisonnante qui, de bribes d’histoires en glissements de points de vue, interroge la nature d’œuvres d’art et le travail d’artistes et personnages emblématiques du XXe siècle.

Quel est le fil rouge de votre démarche : les thèmes qui vous intéressent et les moyens mis-en-œuvre pour les questionner ?

J’ai débuté ma carrière d’artiste au début des années 90. En cette fin de XXème siècle, j’étais étonnée que malgré les bouleversements artistiques des dernières décennies, on en soit encore massivement resté à la peinture de chevalet, une invention… de la Renaissance ! Partant de là, j’ai entamé une réflexion autour de ce qu’est l’Art, sa dimension aléatoire et sa capacité à se transformer dans le temps. Je suis une chercheuse et une touche-à-tout, je m’intéresse aux figures de l’art du XXème siècle, Duchamp, Picabia… à partir de récits oubliés et de corpus d’objets : installation, vidéo, photo, son, document…

Avez-vous personnellement rencontré des freins à votre carrière liés au fait d’être une femme ?

J’ai eu la chance de toujours avoir été exposée, collectionnée, je n’ai pas vraiment souffert de cette situation. A mes débuts, je réfutais d’ailleurs toute distinction de genre en matière de production artistique, pour moi cela n’avait aucune raison d’entrer en compte. Et puis un jour, j’ai tout mis à plat : j’ai regardé les catalogues des expositions auxquelles j’avais participé, les collections dans lesquelles je figurai. Dans la plupart des expositions, j’étais la seule femme ! Et dans les collections, les femmes ne représentaient guère plus de 30% des artistes. J’ai dû me rendre à l’évidence.

Comment votre réflexion a-t-elle évoluée ?

En 2016, à l’initiative d’une amie artiste, nous avons constitué le collectif féminin La Tangente, pour échanger autour
de la création contemporaine. Le sujet de la parité, de l’autocensure des femmes dans le domaine de l’art, s’est très vite imposé, c’était passionnant. Aujourd’hui, la Tangente regroupe 17 plasticiennes et une poétesse, Isabelle Garron, qui vient de publier Le Poème Tangent chez Flammarion. Je suis également référencée sur AWARE (Archives of Women Artists, Research and Exhibitions), une plateforme en ligne qui agit pour la reconnaissance des artistes femmes.

A quoi ressemble votre atelier ?

Il se trouve en zone rurale, dans un hameau près de Najac. C’est le lieu où je cogite, où j’accumule et où je créé. Il y a notamment mon « Diary », un grand mur sur lequel j’accroche des choses disparates (notes, plantes, anciens travaux…), une sorte de « work in progress » qui est un peu le pendant de ma démarche artistique appliqué à moi-même. Parfois je l’expose, comme l’été dernier à Lieu-Commun à Toulouse. En général, je reçois peu de visites dans mon atelier… car il faut ranger ! Mais pour la troisième fois, je l’ouvrirai à l’occasion des JAA.

Réalisé et publié par la revue Ramdam

[1En France, la sous-représentation des femmes est particulièrement explicite dans les musées : part des femmes dans les collections : 6,6% / dans les expositions : 20%

[2Source : Observatoire de l’égalité entre femmes et hommes dans la culture et la communication